Afin de mieux comprendre les problématiques qui concernent les divers professionnels étant en contact avec les jeunes enfants, nous nous sommes entretenus avec différents professionnels. La première personne que nous avons interrogée est une future orthophoniste, étudiante à Marseille : Juliette Dal.

Elle nous parle pathologies de l’enfant, méthodes de soin, pédagogies alternatives et utilisation de jouets, d’après ce qu’elle a pu observer lors de ses nombreux stages. Voici donc le compte rendu de notre échange, passionnant et passionné !

Petite Marelle : Bonjour ! Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots s’il-te-plaît ?

Juliette Dal : Oui bien sûr, je m’appelle Juliette, je suis étudiante en 4ème année d’orthophonie à Marseille.

Petite Marelle : Alors pourrais-tu nous expliquer en quoi consiste le métier d’orthophoniste précisément ?

Juliette Dal : L’orthophoniste, c’est le ou la spécialiste de tout ce qui concerne les parties du corps au-dessus du buste. Donc pour faire simple, nous prenons en charge des troubles du langage, d’articulation, des aphasies chez les adultes (qui sont des troubles du langage), des troubles de la communication d’une manière plus générale, des troubles de la déglutition, des troubles du langage écrit (dyslexie, dysorthographie), des troubles mnésiques chez les personnes âgées, des troubles attentionnels, et des troubles de la voix, ce qu’on appelle les “dysphonies”.

Petite Marelle : D’accord, merci beaucoup, c’est vrai que c’est un métier dont on entend peu parler quand on n’en a pas besoin ! Quelles sont les caractéristiques, traits de caractère et valeurs essentielles selon toi pour le métier d’orthophoniste ?

Juliette Dal : Alors déjà, la bienveillance je dirais, il en faut beaucoup, parce qu’on est souvent face à des patients qui sont dans une situation qui ne nous arrive pas à nous en tant qu’orthophonistes. Donc il faut énormément de bienveillance pour pouvoir accueillir ces situations particulières et ne pas les juger. L’écoute aussi, je pense que ça va avec.

Il faut aussi beaucoup de curiosité parce que l’orthophonie est un métier très riche. Il n’y a pas que le langage écrit comme on peut souvent l’entendre. Après, nous sommes des professionnels de la communication malgré tout, donc je pense qu’il faut quand même avoir de bonnes capacités dans ce domaine ci.

Petite Marelle : Comment tu définirais la relation des orthophonistes avec les enfants, en particulier les plus jeunes, les moins de 6 ans ?

Le métier d'orthophoniste expliquée par une orthophoniste

Juliette Dal : Pour les orthophonistes qui travaillent avec des enfants (car ce n’est pas le cas de toutes, selon la spécialité choisie, la patientèle peut être uniquement composée d’adultes), je pense qu’elle est assez particulière, car ce sont souvent des enfants qui ont des difficultés. Du coup, l’orthophoniste a un peu une double casquette, soit de sauveteur parce qu’elle arrive à prendre en charge cet enfant comme il faut. Soit de bourreau car elle fait trop travailler l’enfant et là, si la rééducation ne marche pas pour x ou y raison, l’orthophoniste aura plus une casquette de “méchant” on va dire.

Petite Marelle : Donc beaucoup de bienveillance nécessaire encore une fois, pour ne pas être un poids pour l’enfant. Tu parlais de rééducation, ce qui m’amène à ma question suivante : quelles sont les pathologies les plus courantes chez les moins de 6 ans, celles pour lesquelles les parents font le plus souvent appel à un ou une orthophoniste ?

Des pathologies liées au langage oral

Juliette Dal : Il y a plusieurs troubles qui touchent les enfants. D’abord les troubles du langage oral : donc les enfants qui ont des difficultés à articuler mais qui ont une construction de phrase correcte, par exemple ils vont dire “kracteur” au lieu de “tracteur”. Après il y a des enfants qui ont une articulation très bonne mais qui ont du mal à formuler leurs phrases, donc leur syntaxe posera problème. Ils peuvent aussi avoir des difficultés à communiquer d’une manière générale : aller vers l’autre, laisser les tours de paroles, diriger leur attention vers celui qui parle etc. Ca c’est pour la communication. Ensuite, le langage écrit ne concerne pas trop les moins de 6 ans.

Des troubles de déglutition

Sinon, un autre type de trouble est celui de la déglutition : des enfants qui ont notamment un mauvais placement de langue à cause des ongles qu’on mange, de la tétine ou du doudou par exemple. Cela les gêne pour articuler, mais ça peut aussi les gêner pour le développement pour ce qu’on appelle la sphère omo-faciale, donc la bouche et le visage d’une manière générale. La langue prend énormément de place dans la cavité buccale, du coup une mauvaise position et fonction de la langue peut entraver le développement osseux de tout le visage. Tout ça peut entraîner par la suite des troubles de la déglutition.

Des problèmes de succion

Chez les nouveaux nés aussi, les orthophonistes interviennent parfois car il y a des nouveau-nés, souvent prématurés, qui ont des difficultés pour la succion du téton ou du biberon donc pour s’alimenter. Ils peuvent développer plus tard des troubles de l’oralité, c’est-à-dire de grosses difficultés à s’alimenter du fait d’une hyper-sensibilité. Souvent ce sont des enfants qui ont reçu des soins très invasifs dans leurs premiers jours/semaines/mois : intubation, hospitalisation longue et donc éloignement du cocon familial, enfants prématurés,… Ils ont développé une très forte sensibilité, du coup la moindre intrusion, dans leur bouche et aussi parfois sur les joues par exemple, les bloque.

Petite Marelle : En fait, quand on est novices de l’orthophonie, on peut penser que vous êtes à la fois maîtresses, psychologues, et pédiatres avec ce métier d’orthophoniste. C’est le cas ?

Juliette Dal : Alors nous ne sommes pas maîtresses parce qu’on n’est pas là pour apprendre aux enfants à lire par exemple. On est là pour prendre en charge les enfants qui, même avec une éducation et une scolarité normales, ont des difficultés à lire. Ils sont dyslexiques, dysorthographiques par exemple, et ça c’est de notre ressort.

Après on n’est pas psychologues, par contre c’est un métier humain et para-médical donc il y a quand même une dimension humaine, la bienveillance encore une fois. Si on reçoit un enfant pour de la dyslexie et que lors d’une séance il se sent pas bien parce qu’il a eu une mauvaise note en français par exemple, on peut lui proposer exceptionnellement de mettre en pause le travail de la lecture et de faire d’autres jeux, de discuter.

Finalement, on n’est pas pédiatres, mais on a quand même besoin d’avoir des notions sur le développement global de l’enfant, sur le développement du langage, sur le vieillissement aussi, pour la prise en charge des adultes aussi par exemple. C’est un métier très vaste et on a beaucoup de compétences dans beaucoup de domaines.

Petite Marelle : C’est très riche effectivement ! Je passe du coq à l’âne mais je me demandais  : y-a-t-il des courants pédagogiques en orthophonie ?

Juliette Dal : Oui, il y a des courant théoriques et pédagogiques. Il y a deux théories qui s’opposent pour le développement global d’un enfant. La première c’est la théorie de Piaget, pour qui le développement se fait par étapes, tant que l’enfant n’a pas franchi la première marche, il ne peut pas accéder à la deuxième. La deuxième stipule que différentes choses se développent en même temps et qu’il est possible d’en acquérir une plus élaborée avant une plus simple.

Il y a ensuite tous les courants déjà présents dans l’éducation : les traditionalistes et plus classiques, et les courants nouveaux, dont beaucoup sont décriés. Mais tous les courants pédagogiques le sont finalement. Pour prendre un exemple, il y a en orthophonie un moyen de communication alternatif qui a été mis en place pour les enfants qui ont du mal à communiquer. Cela s’appelle le PECS. Cela consiste à communiquer en échangeant une image contre l’objet qui est représenté sur l’image et ça nécessite une formation qui dure près d’une semaine en tout.

En fait je pense que c’est comme tout, rien n’est tout à fait bon ni mauvais. L’important c’est de garder un oeil critique, et de s’assurer que les professionnels qui te proposent d’appliquer une méthode d’éducation ou de rééducation particulière l’ont étudiée et ont tous les outils en main pour l’appliquer sans la dénaturer. Car en étant modifiée, la théorie initiale perd de sa valeur et de son intérêt finalement.

Petite Marelle : Dans la patientèle d’un ou d’une orthophoniste, il doit aussi y avoir des enfants neuro-atypiques, ont-ils des besoins particuliers ?

Juliette Dal : Ils ont des besoins particuliers mais propres à chacun des enfants que l’on reçoit, il y a autant de besoins que d’enfants en fait. Leurs besoins particuliers n’ont rien à voir avec le fait qu’ils soient neuro-atypiques, mais bien avec eux, leur développement, leur contexte familial, scolaire, etc.

On reçoit aussi des enfants qui ont un handicap moteur, intellectuel, un polyhandicap, des enfants qui ont des syndromes génétiques assez rares, et dans ce cas là oui, des besoins particuliers existent. A la fois en déglutition et en langage et communication, car leur maladie fait que leur développement n’a pas été optimal, aussi bien cognitivement que physiquement.

Petite Marelle : Et pour soigner toutes les pathologies dont on a parlé, pourrais-tu nous donner des exemples de jeux et d’activités ludiques, éducatives qui sont utilisés ?

Le métier d'orthophoniste expliquée par une orthophoniste

Juliette Dal : Je pourrais t’en citer plein, le lynx, un jeu très connu dans lequel il faut chercher des petites images sur un plateau. Mais aussi des barbies, ou encore des jeux spécifiques aux orthophonistes, faits par et pour des orthophonistes et édités par des maisons spécialisées. Ce qui est super intéressant pour les orthophonistes je trouve, c’est qu’on a tout ce qu’il faut à notre portée pour commencer une rééducation sans forcément avoir besoin d’acheter des jeux estampillés orthophonistes. 

Je prends l’exemple d’un jeu tout bête, un jeu de poupées et de dînette par exemple. On peut s’en servir pour une rééducation du langage oral avec un enfant qui ne formule pas de demandes. Cela suffira pour atteindre notre objectif de faire formuler la demande, faire demander le sel par exemple. On a coutume de dire que tout est matière à rééducation, on trouvera toujours une utilité à tout.

Petite Marelle : Comment pourrais-tu utiliser des jouets faisant du son alors ? Un camion de pompier classique avec une sirène, comme on en voit dans tous les bacs de jeux.

Juliette Dal : Chez un enfant qui a 6 mois, qui dort dans son cosy confortablement installé, tu lui donnes un petit camion. Comme ça, il va manipuler, développer la préhension et ses capacités motrices d’utilisation des mains. Ca c’est si tu le laisses faire seul. Après, pour un enfant plus âgé, si un des parents par exemple va vers lui et met des mots sur ce qu’il est en train de faire, lui apporte un bain de langage, cela va l’aider à développer le sien. Dans l’aspect articulatoire, syntaxique, le vocabulaire aussi. On va pouvoir lui dire “ah tu entends le camion il fait du bruit”. Du coup il va intégrer que le bruit est lié aux oreilles, cela va développer son attention auditive, inscrire le mot bruit dans son lexique : celui-ci va comporter une ramification “sirène de pompiers”. Quand il utilisera le camion une nouvelle fois, il saura que s’il appuie sur le bouton, le bruit sera le même que la dernière fois.

Petite Marelle : D’accord, donc c’est applicable à tous les jouets qui font du bruit : un bâton de pluie, un hochet par exemple ?

Juliette Dal : Oui, et si on en prend deux différents, quand il aura 2 ou 3 ans, on peut lui faire comparer les différents sons. On verra s’il est alerte vis-à-vis des bruits du bâton de pluie là par exemple. Cela va l’aider à se développer, et pas seulement son imagination, loin de là ! Ce qu’il faut c’est apporter un bain de langage à l’enfant, pour mettre des mots sur ce qu’il est en train de faire, de regarder etc. C’est ce bain de langage qui va l’aider à développer son langage plus tard.

Petite Marelle : Du coup j’imagine qu’il y a un besoin de roulement des jouets assez important pour apporter de la nouveauté à des enfants que tu suis sur le long terme ou pour que l’orthophoniste ne se lasse pas ?

Juliette Dal : Oui, pour nous c‘est important de pas se lasser. Comme tous nos patients sont différents, c’est important pour nous d’avoir plusieurs types de jouets différents, même si chaque type de jouet est utilisable de plein de façons. Dans mes stages j’ai vu que les orthophonistes avaient des armoires pleines à craquer de jeux et en utilisaient plein de différents. Donc c’est vrai que ne pas se lasser c’est important. Les orthophonistes sont hyper contentes quand elles reçoivent un nouveau matériel. En général, elles ont envie de l’utiliser avec tous leurs patients au début, pour voir avec qui ça fonctionne plus ou moins, et après elles modèrent et adaptent.

Après, souvent les patients accrochent avec un jeu en particulier qui leur plaît et leur parle à eux. Ils veulent aller jusqu’au bout des possibilités que leur offre le jouet. Et on aura beau leur proposer autre chose, il seront bien avec leur premier. Au contraire, il y a des patients qui ne veulent pas se lasser et préfèrent la nouveauté.

Petite Marelle : Et finalement, toi qui finis tes études dans un an, tu voudrais te spécialiser dans quel type de public, de pathologies, lorsque tu commenceras à pratiquer ?

Juliette Dal : Toutes ! Je trouve que la richesse du métier d’orthophoniste c’est que c’est un métier très varié, on rencontre des patients, des pathologies très différents. Du coup je trouve ça dommage de se restreindre à faire que de la neuro par exemple. Je pense que tout au long de ma carrière, j’essaierai de travailler avec tous les types de publics et de pathologies qu’on peut rencontrer. Mais je suis consciente qu’en terme d’investissement, c’est difficile de tout faire en même temps. Donc peut-être que ça fluctuera d’un type de pathologie à l’autre tout au long de ma carrière.

Petite Marelle : D’accord, merci beaucoup d’avoir pris le temps de répondre à mes questions, et bon courage pour la fin de tes études du coup !

* Juliette DAL a précisé genrer ses phrases au féminin car le métier d’orthophoniste est en grande majorité exercé par des femmes.